Quand le cerveau trébuche, l’esprit s’éveille
Depuis plusieurs décennies, les neurosciences nous promettent une chose : comprendre le cerveau humain, et à travers lui, résoudre le grand mystère de la conscience. IRM fonctionnelle, électroencéphalogrammes, stimulations cérébrales profondes… nous savons désormais observer le cerveau en train de penser, d’aimer ou de décider. Et pourtant, plus nous avançons, plus une évidence s’impose : quelque chose nous échappe.
Nous savons comment les neurones s’activent, comment les aires cérébrales interagissent, mais nous ne savons toujours pas expliquer pourquoi cela donne naissance à une expérience vécue. Pourquoi une combinaison de cellules produit-elle la sensation d’un coucher de soleil, le goût d’un souvenir d’enfance, ou la douleur d’un chagrin ? Là est le point aveugle, celui que même les neuroscientifiques appellent désormais le problème difficile de la conscience.
Une science impressionnante, mais encore très partielle
L’idée peut sembler contre-intuitive, mais de nombreux spécialistes le reconnaissent : nous ne comprenons qu’une fraction minoritaire du cerveau humain. On estime que 10 à 20 % des mécanismes cognitifs complexes sont réellement bien modélisés aujourd’hui — les perceptions, certaines fonctions motrices ou mémorielles, des émotions simples. Mais des pans entiers du fonctionnement mental nous échappent : la conscience, la créativité, l’intuition, les états mystiques, ou le sentiment d’identité.
Dans un parallèle frappant, les astrophysiciens nous rappellent que 95 % de l’univers est constitué de matière et d’énergie noires — que nous détectons indirectement, mais ne savons pas expliquer. De la même manière, dans notre propre tête, ce que nous pensons savoir du cerveau n’est peut-être qu’une fine pellicule sur un océan d’inconnu.
Colin McGinn : un philosophe face au mur de la conscience
C’est précisément ce que soutient Colin McGinn, philosophe britannique et ancien professeur à Oxford, qui a popularisé une idée audacieuse : le mysterianisme. Sa thèse est simple, mais radicale : le cerveau humain n’est tout simplement pas fait pour comprendre la conscience. Non pas parce que nous n’avons pas encore trouvé la bonne théorie, mais parce que nous en sommes biologiquement incapables.
Selon lui, c’est comme si on demandait à un chat de résoudre une équation quantique : il peut voir les symboles, mais il n’a pas les structures mentales pour leur donner du sens. Pour McGinn, la conscience — notre vécu subjectif, notre « je » intérieur — est une réalité trop complexe ou trop étrangère à notre logique biologique pour être expliquée par nos catégories scientifiques actuelles.
Il ne s’agit pas de mysticisme, mais d’un constat d’épuisement conceptuel : à un certain niveau, nous sommes des aveugles qui devinent les contours d’un objet qu’ils ne pourront jamais voir clairement.
Sébastien Bohler : notre cerveau, prisonnier de lui-même
De son côté, Sébastien Bohler, docteur en neurosciences et vulgarisateur reconnu, propose une approche plus psychobiologique mais tout aussi alarmante. Dans son ouvrage Le Bug Humain, il affirme que le cerveau humain est programmé pour détruire ce qu’il aime — y compris sa propre civilisation.
En cause : une région ancienne du cerveau, le striatum, qui régule le plaisir immédiat. Ce striatum nous pousse à
rechercher en boucle cinq sources de satisfaction : nourriture, sexe, pouvoir, statut, nouveauté. Ce système, utile à l’époque préhistorique, devient dévastateur dans une société d’abondance : il nous pousse à surconsommer, à dominer, à ne pas penser au long terme.
Bohler ne dit pas que nous ne pouvons pas comprendre notre fonctionnement mental, mais que nous avons beaucoup de mal à nous en libérer, même en ayant conscience du problème. Notre cortex préfrontal (le siège de la réflexion) est en conflit permanent avec ces pulsions archaïques. Notre cerveau sait ce qu’il faudrait faire… mais il ne peut s’en empêcher.
Une double limite : comprendre et agir
Colin McGinn pointe une limite de compréhension : il se pourrait que nous n’ayons pas les bons outils mentaux pour expliquer la conscience.
Sébastien Bohler pointe une limite de transformation : nous comprenons en partie nos comportements, mais nous sommes piégés par nos automatismes biologiques.
Dans les deux cas, une vérité dérangeante se dessine : le cerveau n’est peut-être ni totalement compréhensible, ni entièrement maîtrisable.
💡 Et l’esprit, dans tout ça ?
Cette difficulté à expliquer l’intériorité a rouvert une vieille distinction : celle entre l’âme et l’esprit. L’âme serait ce qui ressent, souffre, se réjouit, est animée. L’esprit, lui, serait ce qui discerne, relie, comprend le sens profond des choses. Or, les neurosciences savent modéliser certaines émotions, des souvenirs, voire des décisions. Mais elles échouent à rendre compte de l’esprit, c’est-à-dire de la conscience de soi, de la pensée symbolique ou de la perception du sacré.
Ce que McGinn et Bohler nous amènent à envisager, c’est que le cerveau est peut-être très bon pour porter l’âme — mais mal conçu pour incarner l’esprit. C’est ici qu’entre en scène une autre manière de penser : la sagesse taoïste.
☯️ Le Yi King : le mystère comme outil de connaissance
Dans le taoïsme, notamment à travers le Yi King (ou Livre des Mutations), on adopte une logique radicalement différente de celle des neurosciences. Il ne s’agit pas de tout expliquer, mais d’apprendre à lire les mouvements subtils du réel à travers des symboles.
Le Yi King repose sur 64 figures symboliques (hexagrammes), représentant des états ou transitions de la vie. Il ne donne pas de réponse rationnelle, mais oriente la conscience vers des prises de conscience intuitives. Il suppose que le monde est en mouvement constant, que les opposés s’équilibrent (yin/yang), et que l’esprit ne peut pas toujours tout comprendre, mais peut s’harmoniser avec le flux du monde.
Dans cette perspective, la conscience ne se situe pas dans le cerveau, mais traverse l’être humain, comme une vibration qui résonne plus ou moins clairement selon son état intérieur. Le cerveau devient un récepteur, un canal — pas une usine à conscience.
🧭 Et si l’humilité devenait la clé ?
Face aux limites des neurosciences, au constat de McGinn, à l’alerte de Bohler, et à la sagesse du Yi King, une conclusion s’impose peut-être : nous devons changer notre rapport à la connaissance. Non pas l’abandonner, mais la réorienter. Passer d’une volonté de contrôle à une attitude d’écoute.
La conscience, comme l’univers, semble nous dire :
« Approche-toi… mais pas trop. »
Et si l’intelligence ultime n’était pas de tout expliquer, mais de savoir ce qui ne peut l’être ? Dans cette incomplétude, dans cette ouverture, réside peut-être la porte vers une autre forme de lucidité — moins arrogante, plus féconde.
Car le Yi king le dit clairement : quand on comprend que l’on ne comprend pas, c’est alors qu’on commence à comprendre.
Pierre Lucas Sr Trainer Coach BAO Elan Vital
Co-fondateur du BAO Group Learning and Developement, avec son équipe, il intervient de manière pragmatique et créative pour amener à plus d’alignement via le développement des compétences tout en respectant le bien-être. Il assure les liens commerciaux et est le co-fondateur de l’institut BAO-Elan Vital coaching &mentoring qui forme la passerelle entre les sociétés et le coaching professionnel.
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